Les journalistes issus des minorités ethniques s'expriment

En Belgique, les premières questions sur le rôle des médias dans la représentation des immigrés datent du début des années 1990, alors que l'extrême droite perce significativement aux élections.

En vingt ans, les mentalités ont évolué : les rédactions de RTL-TVi et de la RTBF comptent des journalistes de différentes origines. Ces journalistes ont-ils le sentiment de représenter la diversité qui compose notre société ? Ont-ils le sentiment que leurs origines ont joué, positivement ou négativement, dans leur carrière professionnelle ? Quel regard portent-ils sur la diversité dans les médias belges ? Rencontres avec Adel Lassouli, Benjamin Samyn et Nadia Bouria de RTL-TVi et Malika Attar et Khiti Benhachem de la RTBF. 

Melisa Mokkedem

Obstacle ou atout ?

 

Khiti Benhachem est la première journaliste d'origine maghrébine à apparaître à la télévision belge. De 1973 jusqu'au début des années 2000, elle a présenté des émissions destinées aux immigrés sur la RTBF. Elle affirme ainsi que ses origines marocaines lui ont permis de faire ces émissions. Mais ses origines n'ont pas joué négativement dans sa carrière professionnelle. « Il y avait quelques techniciens qui faisaient parfois des réflexions. De temps en temps, on me disait quand j'arrivais "Ah, on croyait que c'était la femme de ménage"! Mais aujourd'hui, les mentalités ont évolué, positivement. »

 

L'évolution positive, la plupart des journalistes la constatent. Ainsi, pour Benjamin Samyn, ses origines n'ont pas joué dans le fait qu'il soit journaliste. « Mais parfois, sur le terrain, il peut y avoir des regards un peu étranges. Certaines personnes regardent d'abord le caméraman, qui est belge, et elles pensent que c'est lui le journaliste. C'est anecdotique mais ça arrive encore. » Malika Attar partage cet avis. « Personnellement, je n'ai jamais vécu de discriminations. On rencontre toujours bien l'un ou l'autre idiot pour faire une remarque idiote, mais sans plus. Je sais que dans la communauté maghrébine, les gens portent une attention plus particulière quand ils entendent mon nom. Il y a une identification, je pense. Je suis née en Belgique et je suis de la troisième génération : je n'ai donc pas vraiment eu de difficultés particulières liées à mes origines dans mon parcours. Par contre, une personne, dont les parents ne parlent pas le français, et qui parvient à présenter le journal télévisé doit inspirer beaucoup plus de fierté.»

 

Nadia Bouria ne pense pas non plus que ses origines l'ont amenée là où elle est aujourd'hui. « Quand j'ai été engagée chez RTL, je convenais au profil et je ne pense pas qu'on s'est posé la question de savoir si j'étais d'origine étrangère. C'est après coup qu'on se pose la question. Aujourd'hui, RTL a un certain nombre de personnes qui viennent d'horizons divers, et on se rend compte que c'est intéressant; notamment parce que ces personnes ont acquis une langue différente et que ça peut servir. L'exemple le plus flagrant c'est Vanessa Costanzo qui va à Rome, il n'y a pas de frais d'interprète, elle parle couramment italien. C'est pareil, quand des images internationales arrivent de Palestine, on appelle Adel Lassouli pour traduire. C'est à l'usage qu'on s'est rendu compte que ces personnes étaient des mines d'or! »

 

 

 

Une diversité peu représentée

 

Même s'ils sont issus de la diversité, ces journalistes n'ont pas le sentiment que les minorités qui composent la société sont suffisamment représentées dans les rédactions. Pour Adel Lassouli, la rédaction de RTL-TVi est très diversifiée. « On a des journalistes d'origine africaine, d'origine italienne, etc. Sur papier c'est bien mais je n'ai pas l'impression que ça représente totalement Bruxelles. J'ai l'impression qu'on peut encore faire mieux. Si on regarde la RTBF, le constat est le même : et je trouve que c'est encore plus dur que ce constat soit fait pour une chaîne publique. » Benjamin Samyn constate malgré tout une évolution. « On voit par exemple que la place de présentateur de journal télévisé n'est plus réservée à un seul type de personne. Ça a déjà changé et on peut donc espérer que ça continue. »

 

Pour Malika Attar, il faut prendre le problème à sa source et se poser la question de l'accès aux études. « Je pense que dans les familles immigrées, les études sont très valorisées. Elles sont considérées comme un ascenseur social. Reste ensuite la réalité du terrain : les difficultés sociales, les discriminations, les écoles à deux vitesses,... »

 

La diversité : un tabou ?

 

De ces rencontres, il ressort que la diversité n'est pas assez présente dans nos rédactions. Certains n'aiment pas aborder cette question. Mais comment espérer atteindre une bonne représentation de la diversité sans en parler ? « Moi ça me gêne toujours d'en parler, confie Nadia Bouria, parce que c'est forcer les choses. Mais je pense qu'il y a clairement un devoir de pédagogie qui doit être fait. Quand on regarde la télévision aujourd'hui, les seules choses qui sont véhiculées, ce sont des clichés, et pas seulement au sujet de l'immigration. Certains diront que la diversité n'est pas assez représentée mais moi je pense qu'il faut laisser la société évoluer. Et puis il y a la face visible de l'iceberg, c'est-à-dire les deux ou trois personnes d'origine étrangère qu'on peut voir de temps en temps à la télévision. Mais pour moi, ce qui est plus significatif encore, ce sont ceux qu'on trouve dans l'administration. Pour prendre l'exemple de RTL, on est plusieurs à travailler à la rédaction, à être visibles mais il y a aussi une série de personnes d'origine étrangère qui travaillent en production, en réalisation,... Et ce n'est pas dans l'optique de se dire de mettre un allochtone, puisqu'on ne les voit pas. Hakima Darhmouch qui présente le journal, c'est presque anecdotique. »

 

Et pourtant, tous sont d'accord sur un point : la télévision doit être le reflet de notre société et la diversité parmi les journalistes ne peut être que bénéfique. Un journaliste d'origine étrangère ne doit pas, pour autant, traiter uniquement les sujets qui concernent sa « communauté » ; mais il peut aussi amener une sensibilité différente sur n'importe quel sujet d'actualité. « Je pense que les médias auraient tout à y gagner en termes de subtilités, en termes de sensibilités, en termes de connaissances du terrain, affirme Adel Lassouli. On sent qu'aujourd'hui, dans les différentes questions d'actualité, il y a une grande méconnaissance de certaines communautés, communautés qui vivent les unes à côté des autres mais qui ne se regardent pas. Et je pense que si l'on a des journalistes avec des sensibilités différentes, ça peut faire avancer les choses. »

 

Un traitement de l'information différent ?

 

Les journalistes ne refusent cependant pas de traiter des sujets selon leurs origines. « Je n'ai pas envie d'aller couvrir une manifestation du Front National, confie Benjamin Samyn, mais ça c'est plus personnel. » Il explique ainsi qu'à RTL-TVi, les sujets ne sont pas attribués en fonction des origines du journaliste. « Par exemple, une personne musulmane peut très bien couvrir un sujet concernant Israël. Chacun sait mettre ses convictions de côté pour traiter un sujet : c'est quand même la base du métier de journaliste! »

 

Pour Nadia Bouria, le fait d'avoir une opinion bien forgée et de l'assumer permet de traiter n'importe quel sujet de la même manière, y compris ceux en lien avec ses origines. « Une fois qu'on est arrivé à une certitude par rapport à ce qu'on est, on se positionne par rapport aux grands sujets d'actualité, on se positionne par rapport à la guerre en Irak, par rapport à la grippe AH1N1, et on se positionne par rapport au voile. Aujourd'hui, pour moi traiter le sujet du voile c'est comme traiter de la grippe : c'est un fait d'actualité, de société. »

 

Les journalistes ont également un rôle à jouer dans la représentation de la diversité. Pour Nadia Bouria, le fait d'avoir des origines étrangères peut amener à être plus conscient de ce rôle. « En 2006, lors du tsunami, il y a des victimes belges mais le ministère des affaires étrangères ne nous transmet pas les noms. Ma rédaction me demande d'aller recueillir les impressions des premiers Belges rapatriés. Il fallait, de préférence, une famille francophone. L'avion arrive, j'interroge toutes les personnes qui veulent bien me parler, et il n'y a que des Flamands. Je vois une famille maghrébine sortir dont une dame avec un bandage. Je lui demande si elle est rescapée du tsunami et elle me répond, dans un français parfait, oui. On était une dizaine de journalistes présents mais pour les autres, ce n'étaient pas des victimes belges du tsunami. J'ai pu faire une interview à mon aise avant qu'ils ne réalisent que c'était la famille de victimes belges francophones qu'ils attendaient comme moi. Je les ai présentés comme rescapés belges et on m'a fait des réflexions à la rédaction : "C'est ça que t'appelles des Belges?" Mais leur carte d'identité est belge, ils étaient dans un avion belge, ils habitent en Belgique et pour les autorités thaïlandaises ce sont des Belges. Là, dans un deuxième temps, ils réalisent. Être d'origine étrangère ça permet de ne pas commettre l'erreur de se dire que ce sont des Arabes et qu'on s'en fout. »

 


Cet article est basé sur des entretiens réalisés par Mélisa Mokkedem dans le cadre de son mémoire de fin d'études, intitulé « La diversité ethnique dans les médias belges. », IHECS, Bruxelles, 2010, également diffusé sur Internet.



Dernière mise à jour le 06 décembre 2010