
Le Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) publie son rapport annuel portant sur l’exercice 2025. Un rapport qui se caractérise par une augmentation du nombre de plaintes et de dossiers d’instruction ouverts au CSA pour la seconde année consécutive. Plusieurs actualités ont particulièrement impacté le paysage audiovisuel public et privé en 2025, dont celles liées au projet de réforme des médias de proximité, ainsi qu’au projet de fusion entre Rossel et IPM. Une pièce législative européenne majeure a également marqué l’actualité et aura un impact important dans les années à venir. Il s’agit de la mise en œuvre du règlement sur la liberté des médias (European Media Freedom Act, EMFA) qui est entré pleinement en vigueur en aout 2025 et a été transposé dans le décret de la Fédération Wallonie-Bruxelles en avril 2026.
Depuis plusieurs années maintenant, les enjeux européens sont en effet devenus des priorités pour les régulateurs de média qui sont amenés à orchestrer la mise en place d’un arsenal législatif européen sans précédent, notamment destiné à réguler le paysage numérique. Si les années précédentes peuvent être considérées comme une mise en route de ce nouvel arsenal, ce dernier commence à produire des effets concrets sur le paysage numérique, notamment avec l’aboutissement de plusieurs enquêtes européennes à l’encontre de certaines plateformes, telle que la récente conclusion à titre préliminaire par la Commission européenne de la conception addictive de l’algorithme de TikTok
Si les régulateurs européens, dont le CSA, collaborent depuis plusieurs année, 2025 marque un tournant, celui de la reconnaissance européenne de cette collaboration avec la mise en place du Media Board européen, une structure chargée de rendre des avis à la Commission dans tous les dossiers relatifs aux médias et qui est habilité à rendre des avis dans le cadre des Concentrations médiatiques au niveau national et européen. Le Media Board a notamment pour mission de veiller à la mise en œuvre du Media Freedom Act, mais aussi de contribuer à l’évolution du cadre législatif européen. Actuellement, les travaux du Media Board et du CSA se concentrent sur la révision de la Directive sur les Services de Médias Audiovisuels (DSMA) prévue dans le courant de l’année 2026.
Nombre record de plaintes : la discrimination, la dignité humaine et l’audiovisuel public au centre des préoccupations des citoyens et citoyennes
L’activité régulatoire du CSA provenant des plaintes que lui adressent ses publics a connu une très forte augmentation, atteignant un nombre record de 870 plaintes en 2025 contre 624 plaintes en 2024. Alors que seules 106 plaintes étaient adressées au CSA en 2023. On observe une augmentation continue des plaintes pour la seconde année consécutive pour un pourcentage élevé de 87% de plaintes recevables. Sur les 870 plaintes reçues, 571 ont mené à l’ouverture d’une instruction.
Un phénomène explique ce constat, celui des « plaintes multiples », qui se renforcent depuis plusieurs années notamment par des appels formulés sur les réseaux sociaux à saisir le CSA. Ce phénomène est en augmentation depuis maintenant deux ans et témoigne également d ’une attention de plus en plus marquée des publics pour des sujets sociétaux qui les concernent dans les médias et plus encore dans les médias publics.
Les discriminations représentent toujours la majorité des plaintes reçues au CSA (49,9%), même si ce pourcentage est en baisse au regard de l’année 2024 (76,4%). En raison des plaintes multiples, les dossiers « Je vous dérange : Sans boulot, tous fraudeurs ? » et les propos tenus dans l’émission « Bonsoir chez vous » concernant la situation à Gaza expliquent ce pourcentage particulièrement élevé. La « dignité humaine » a suscité le dépôt de 166 plaintes, soit 19,1% du total des plaintes reçues, ce qui place cette thématique en seconde position. Toutefois, ce chiffre record s’explique avant tout par un afflux de plaintes pour l’émission « QR le dé bat : Police : coupable ou victime ? » au sujet de la mort du jeune Fabian.
Pour la première fois, avec 99 plaintes reçues, le respect des obligations de service public se classe en troisième position, représentant 11,4% de l’ensemble des plaintes reçues et 20% des dossiers ouverts à l’instruction. La majorité de ces plaintes concernaient l’émission “QR le débat : L’école dégringole” au sujet des mesures annoncées par la Fédération Wallonie-Bruxelles dans l’enseignement.
Cet intérêt marqué pour les médias publics peut s’expliquer par l’actualité internationale et locale, où l’audiovisuel public fait l’objet de réformes et de débats importants, mais aussi par une attente qui s’exprime plus fortement encore à l’égard du rôle des médias publics dans un contexte des crises multiples, de polarisation et des phénomènes de désinformation qui se renforcent.
Pluralisme médiatique : des actualités qui impactent le paysage audiovisuel
Les deux dossiers particulièrement saillants de l’année 2025 dans le paysage audiovisuel public et privé concernent le projet de réforme des médias de proximité d’une part et le projet de fusion en cours entre le groupe IPM et le groupe Rossel.
Le phénomène de concentration des médias est une réalité qui n’épargne pas la Belgique. La dernière évaluation du CSA relative au « pluralisme des médias en Fédération Wallonie-Bruxelles » pointait un risque élevé en matière de pluralisme en raison de la forte concentration des médias et des plateformes numériques, principalement due à la petite taille du marché. Bien que le risque en matière de liberté éditoriale et d’indépendance politique reste considéré comme faible sur notre territoire compte tenu des règles et des pratiques en matière de liberté éditoriale, le projet de fusion entre IPM et Rossel aura pour effet de concentrer dans les mains d’un seul groupe la presque totalité des titres d’information nationale et régionale.
Dans ce contexte, le CSA a rendu un premier avis en septembre 2025 à l’Autorité Belge de la Concurrence. Cet avis reprend les points d’attention auxquels l’Autorité devrait être vigilante, notamment dans le cadre des règles renforcées en matière d’indépendance des médias que prévoit le Media Freedom Act.
La question du pluralisme a enfin été largement au centre de l’actualité du côté de l’audiovisuel public avec le projet de réforme des médias de proximité. Réuni en Collège d’avis au CSA, le secteur audiovisuel a analysé l’avant-projet de décret relatif à cette réforme. Le projet annonce répondre à un double objectif : d’une part, « renforcer le rôle des médias de proximité en leur offrant une structure financière et administrative plus stable et adaptée aux réalités actuelles » et, d’autre part, « favoriser une meilleure gouvernance des médias de proximité, en laissant d’une part plus de marge de constitution des Conseils d’administration, tout en resserrant la structure de gouvernance ».
Les membres du Collège d’avis ont remis leur avis sur les 11 articles du décret qui portent le projet de réforme. Ces articles entendent modifier de manière structurelle le secteur et visent concrètement à réduire le nombre des acteurs qui le composent en passant de 12 à 8 médias de proximité, élargir leur zone de couverture en introduisant des critères par province, revoir la composition des Conseil d’administration et supprimer l’indexation de leur financement.
Le Collège d’avis a adopté à l’unanimité l’avis dont les conclusions traduisent des préoccupations substantielles du secteur quant à la faisabilité des mesures envisagées, leur conformité au Media Freedom Act et leurs impacts sur le plan économique et du pluralisme de l’information locale en Fédération Wallonie-Bruxelles.
Des risques financiers et juridiques pour la poursuite de certaines missions du CSA
Dans le contexte d’une augmentation de ses missions, notamment sur le plan de la mise en œuvre des législations européennes, mais aussi de modernisation de ses pratiques et de ses outils qui impliquent des investissements financiers et humains importants le CSA souhaite poursuivre le dialogue avec le Gouvernement pour trouver des solutions constructives permettant de concilier les économies nécessaires à l’échelle de la fédération Wallonie-Bruxelles avec l’exécution de ses missions.
Dans le litige qui l’oppose au Conseil de déontologie journalistique (CDJ), et qui a fait l’objet d’un arrêt du Conseil d’Etat et d’une seconde procédure en cours, le CSA appelle le Parlement et le Gouvernement de la Fédération Wallonie-Bruxelles à clarifier les compétences respectives des deux instances, de régulation et d’autorégulation, afin qu’elles puissent poursuivre leurs missions dans la clarté au bénéfice des régulés et des citoyens. L’arrêt du Conseil d’Etat a pour effet d’épuiser les compétences du CSA dès lors qu’une l’instance d’autorégulation s’estime compétente sur ces matières et ce, sans cadre décrétal clairement défini. Les conséquences de cet arrêt posent de nombreuses questions et placent le CSA dans une situation d’insécurité inédite à l’échelle européenne. Par ailleurs il est paradoxal de demander aux régulateurs davantage d’interventions à l’égard des plateformes en ligne en matière de désinformation et de voir son champ de compétence limité sur le plan national. Le CSA estime qu’une clarification décrétale lui permettant de faire appliquer le décret à l’ensemble des services de médias audiovisuels est nécessaire pour lui permettre de poursuivre ses missions.
Consulter le rapport annuel 2025 (pdf)