Media Miroirs

 

Ce jeudi 4 juin 2026, le Conseil supérieur de l’audiovisuel a organisé une journée pour rassembler le secteur audiovisuel autour des enjeux médiatiques actuels. Des panélistes issus et issues du paysage audiovisuel et académique étaient invités à débattre.

Dans un monde de plus en plus dominé par les plateformes étrangères et de nouveaux acteurs qui contrôlent l’accès aux contenus audiovisuels comme les téléviseurs et services connectés, quel est l’impact sur les médias locaux, leurs revenus et leur visibilité ? Comment continuer à produire des contenus locaux attractifs dès lors que la richesse locale est désormais absorbée par des acteurs étrangers ? Comment rester pertinent dans un paysage éclaté où les publics se fragmentent de plus en plus ? Alors que nos médias locaux jouent un rôle de premier plan dans nos démocraties pour informer, incarner et valoriser la culture locale, quel est le risque pour notre société de voir nos acteurs audiovisuels locaux se fragiliser ?

 

Le local et la collaboration comme réponse commune

On retiendra de cette journée que, si notre écosystème médiatique est fortement fragilisé, le local fait la différence par rapport aux chaînes françaises et aux plateformes étrangères. Il est la marque de fabrique, la valeur ajoutée des médias locaux. Durant les débats, Eusebio Larrea, du groupe RTL, a rappelé que « chaque succès d’un média belge francophone est un succès pour l’ensemble du secteur et crée une dynamique qui bénéficie à toute la chaîne de valeur. Lorsque la RTBF réussi à créer un contenu qui fonctionne, cela bénéficie à la RTL et à l’ensemble des autres acteurs du paysage. Cela rend notre secteur attractif et dynamique ». Dans ce contexte, nos acteurs, publics comme privés, ont tout intérêt à se parler. C’est une des conclusions de l’administrateur général de la RTBF, Jean-Paul Phillipot qui souhaite voir des synergies s’opérer entre le public et le privé, « Certes les acteurs privés et publics poursuivent des objectifs différents, il n’en reste pas moins que nous devons faire alliance. Je forme le souhait de voir les acteurs de la production, des telco et médiatiques locaux s’aligner avec pragmatisme et ingéniosité pour faire émerger une stratégie d’attaque et de reconquête qui profite à l’ensemble du secteur audiovisuel local ».

L’appel est lancé, mais il ne sera pas aisé, car chaque acteur du paysage évolue avec ses réalités. Du côté des distributeurs, comme le déclare Vincent Stevens de Telenet, on n’hésite pas à décrire le paysage audiovisuel local comme étant « bordélique » aujourd’hui. Il rappelle que les distributeurs sont sous pression. « Aujourd’hui, pourquoi les utilisateurs payeraient pour des services qu’ils retrouvent en partie gratuitement ailleurs en achetant un téléviseur connecté ? Pourquoi continuer à souscrire une offre de télévision chez Proximus, Orange ou Telenet alors qu’il est possible de télécharger gratuitement Auvio et RTL Play sur tous les nouveaux services connectés ? Pourquoi les distributeurs devraient-ils encore payer les chaînes pour être présentes dans leurs offres ? Netflix paye encore les distributeurs pour être intégré à leur offre et être présent sur leur décodeur, mais demain, il pourrait tout aussi bien cesser de le faire, voir réclamer une contrepartie pour être présents dans les offres des distributeurs… Il faut reconnaître aujourd’hui que le paysage est instable ». Chaque acteur local évolue sur un terrain qui est le sien, mais le secteur constate ensemble que le modèle économique de la chaîne audiovisuelle s’effrite et qu’il est grand temps de le repenser pour que les acteurs locaux restent forts et pertinents dans le paysage.

Cette réponse passe aussi par la production de contenus originaux et là encore, la réponse est unanime, il faut « investir » dans le local et se donner les moyens de créer des contenus qui trouvent un public le plus large possible. « Il y a de nombreuses étincelles pour créer un contenu qui fonctionne », rappelle Sébastien Rensonnet, d’Ovni Media, « mais il y a toujours un point commun, ce sont des talents qui viennent nous trouver avec une idée et une histoire à raconter. Le tout est de se donner les moyens d’investir et d’y croire. » Auteur des « Clés », premier Podcast écouté en Fédération Wallonie-Bruxelles, Arnaud Ruyssen explique les raisons du succès de ce projet : « Quand on crée un Podcast comme “Les Clés”, il faut un contenu le plus travaillé possible, car les publics qui les consomment prennent du temps pour l’écouter. Avec le podcast, on peut développer des sujets en profondeur bien plus que sur les formats en direct, mais cela demande du temps et de l’investissement. Est ce qu’on arrive à parler à tout le monde ? C’est une question essentielle dans une démocratie comme la nôtre, car nous avons besoin de références communes et c’est notre rôle de les apporter. C’est un véritable défi aujourd’hui »

« Rassembler les publics est l’obsession des médias locaux et de la RTBF ». Pour Sandrine Roustan qui dirige le pôle contenu de la RTBF, c’est même la mission première du média.  Aujourd’hui, c’est un défi de trouver les publics qui sont éclatés dans leurs usages.  Rassembler, c’est devenu un parcours pour les médias. Mais dans ce paysage éclaté, nous avons une carte à jouer en tant que média local, c’est celle de la « confiance ». Nous restons des médias crédibles pour nos publics et notre objectif à la RTBF est de rester le média de la confiance pour nos publics. Lorsque nous publions des contenus, cette exigence est véritablement au centre.

 

Réguler les acteurs qui accaparent les richesses et rendre les contenus locaux attractifs

 

S’il faut investir dans le local et mettre autour de la table les acteurs publics et privés pour apporter une réponse commune face à la concurrence venue de l’extérieur, il devient aujourd’hui urgent d’imposer des règles justes à l’ensemble des acteurs. Les plateformes accaparent une part grandissante des richesses locales sans jamais être soumises à des obligations d’investissement local ambitieuses. La production audiovisuelle indépendante est financée à hauteur de 7% par les acteurs internationaux (Netflix etc.) alors que les 93% restant le sont par les acteurs locaux. Ne pas réguler les uns et réduire l’effet de levier des autres revient ipso facto à un appauvrissement économique et culturel local. Ne pas imposer à ces acteurs d’investir dans le local, de le rendre accessible et visible sur leurs plateformes reviendrait alors à accepter de laisser les acteurs locaux disparaître progressivement. Nombreux sont les acteurs présents à Media Miroirs à appeler à une révision forte de la directive européenne sur les services de médias audiovisuels qui imposerait un cadre équitable pour toutes les plateformes et les services intermédiaires.

Retrouver le contrôle des canaux de diffusion est un énorme chantier pour les acteurs locaux, mais il représente une solution durable. Moins dépendre des plateformes de podcast ou de streaming et ramener les publics vers des solutions locales est un projet auquel croit la RTBF. S’il ne faut pas mettre toutes les plateformes étrangères sur le même pied, rappelle encore Jean-Paul Phillipot (Netflix étant un acteur plus ancré localement que d’autres, avec lequel il est plus pertinent de collaborer), il faut néanmoins garder le plus possible le contrôle des contenus que l’on propose et éviter que leur richesse ne bénéficie qu’à ces plateformes. Ramener les publics vers nos plateformes comme Auvio avec des contenus de qualité comme « Les Clés » est un objectif prioritaire de la RTBF », insiste Arnaud Ruyssen, qui reconnaît toutefois que se passer aujourd’hui de plateformes comme Spotify pour diffuser ses contenus est tout simplement prématuré, car une majorité des audiences s’y trouvent.

L’accès et la visibilité des contenus audiovisuels locaux sur les plateformes est un enjeu majeur pour les médias, d’autant que, « ce que l’on voit sur les interfaces comme Netflix a un impact très important sur ce que l’on consomme », rappelle Steven Tallec d’Arverster. Contrairement à ce que les plateformes essayent de nous faire croire, la personnalisation des algorithmes ne dicte pas tout ce que l’on voit sur les plateformes comme Netflix. Il y a une éditorialisation importante et donc une grande responsabilité de Netflix lui-même dans ce qui est mis en Une. Ce constat permet de remettre l’humain au centre du jeu, plutôt que de tout justifier au nom de la personnalisation de l’algorithme. Dans ce contexte, imposer à ces plateformes de mettre en avant les contenus locaux aurait un véritable impact sur leur visibilité.

« Une régulation forte des acteurs étrangers ne suffira pas », insiste Arnaud Claes de l’UCLouvain qui rappelle qu’en plus des enjeux de visibilité des médias locaux, il y a une vraie question d’image et de réputation des médias. « Ça n’est pas parce que l’on assure la visibilité de nos médias sur les plateformes qu’ils seront nécessairement consommés, ils doivent aussi être attractifs. Il est donc fondamental de continuer à investir dans nos médias pour qu’ils restent des laboratoires de création », conclut-il.

 

En savoir plus sur Media Miroirs